Le paludisme reste l’une des maladies infectieuses les plus lourdes au monde. Selon les données les plus récentes, il touche encore des centaines de millions de personnes chaque année, principalement en Afrique subsaharienne. Au cœur de la lutte contre cette parasitose figure une plante millénaire : Artemisia annua, dont la molécule active, l’artémisinine, a révolutionné les traitements. Découverte dans les années 1970 par la scientifique chinoise Youyou Tu – récompensée par le prix Nobel de médecine en 2015 –, cette substance a permis de sauver des millions de vies. Mais en 2026, face à l’émergence de résistances, la question se pose avec acuité : quels sont aujourd’hui les bienfaits réels de l’Artemisia, et quel rôle pourrait jouer l’utilisation de la plante entière ?
Des bienfaits établis grâce à l’artémisinine et aux ACT (Artemisinin-based Combination Therapies)
L’artémisinine est un sesquiterpène lactone (Les sesquiterpènes lactones sont des molécules naturelles produites par les plantes, connues pour leurs propriétés antimicrobiennes, antifongiques et anti-inflammatoires, et qui agissent en stimulant le métabolisme et en détoxifiant l’organisme) qui agit très rapidement sur les parasites du paludisme, en particulier Plasmodium falciparum. Son mécanisme repose sur la génération d’espèces réactives de l’oxygène qui endommagent les protéines et les membranes des parasites, entraînant une forte réduction de la biomasse parasitaire dès les trois premiers jours de traitement.
Pour éviter les rechutes et limiter le risque de résistance, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande depuis de nombreuses années les polythérapies à base d’artémisinine, ou ACT (Artemisinin-based Combination Therapies). Ces traitements associent un dérivé de l’artémisinine (artésunate, artéméther ou dihydroartémisinine) à un antipaludique à action plus longue, comme la luméfantrine, l’amodiaquine ou la pipéraquine. Six ACT sont actuellement préqualifiées et recommandées par l’OMS pour le paludisme non compliqué à P. falciparum, ainsi que pour certaines formes de P. vivax résistantes à la chloroquine.
Pour les cas sévères, l’OMS préconise l’artésunate ou l’artéméther injectable, relayés par un ACT oral dès que le patient peut avaler. Ces protocoles ont largement démontré leur capacité à guérir la majorité des infections lorsqu’ils sont administrés correctement et dans les délais. Leur déploiement à grande échelle a contribué à une baisse significative de la mortalité liée au paludisme au cours des deux dernières décennies.
L’état actuel : la résistance, un obstacle majeur
Malgré ces avancées, le Rapport mondial sur le paludisme 2025 de l’OMS, publié le 4 décembre 2025, tire un signal d’alarme clair. La résistance partielle aux dérivés de l’artémisinine – caractérisée notamment par un allongement du délai de clairance des parasites – est désormais confirmée ou suspectée dans au moins huit pays d’Afrique.
La résistance est confirmée en Érythrée, au Rwanda, en Ouganda et en République-Unie de Tanzanie. Elle est présumée, sur la base de marqueurs moléculaires (mutations du gène PfKelch13), en Éthiopie, en Namibie, au Soudan et en Zambie. Dans certaines zones à forte transmission, comme en Ouganda, plus de la moitié des parasites portent ces mutations. Le rapport note également des signes potentiels de diminution d’efficacité de certains médicaments partenaires utilisés dans les ACT.
L’OMS considère cette résistance comme l’un des principaux obstacles aux progrès dans la lutte contre le paludisme. Elle insiste sur la nécessité d’une surveillance renforcée, d’approches thérapeutiques diversifiées (comme les thérapies de première ligne multiples) et d’une meilleure régulation pour éviter une dépendance excessive à un seul type de traitement.
Dans ce contexte, l’OMS maintient sa position claire : elle déconseille l’utilisation de formes non pharmaceutiques d’Artemisia annua (tisanes, feuilles séchées ou extraits non standardisés) pour le traitement ou la prévention du paludisme. Les raisons invoquées sont la teneur variable en artémisinine d’une plante à l’autre, la demi-vie courte de la molécule et le risque de sous-dosage qui pourrait accélérer l’émergence de résistances.
Les recherches sur la plante entière et les extraits complets
Parallèlement aux traitements standardisés, certaines études scientifiques explorent le potentiel de la plante entière. Des travaux publiés ces dernières années, dont certains en 2025, indiquent que les feuilles séchées (Dried Leaf Artemisia – DLA) ou les extraits complets d’Artemisia annua montrent, dans des modèles animaux ou des observations limitées, une clairance parasitaire plus rapide et une biodisponibilité supérieure à l’artémisinine pure.
Ces effets sont attribués à la matrice complexe de la plante : flavonoïdes, artémisinine B, acide artémisinique, scopoletine et autres composés secondaires agiraient en synergie. Ils amélioreraient la solubilité, la perméabilité intestinale et inhiberaient certaines enzymes (comme CYP3A4 et CYP2B6) responsables du métabolisme rapide de l’artémisinine. Des publications mentionnent également une activité antipaludique observée avec des extraits ne contenant pas d’artémisinine, ainsi que des cas où des patients résistants aux ACT auraient répondu à des préparations de feuilles séchées.
L’intérêt porte aussi sur Artemisia afra, une espèce africaine qui ne contient pas d’artémisinine mais qui fait l’objet de recherches pour son activité contre certains stades du parasite. Ces résultats proviennent principalement d’études in vitro, sur modèles animaux ou d’observations cliniques de petite envergure. Ils ne constituent pas, à ce stade, une preuve d’efficacité suffisante pour remplacer les traitements standards selon les critères des essais cliniques randomisés contrôlés à grande échelle. L’OMS encourage toutefois la poursuite de la recherche sur les propriétés antipaludiques de la plante entière.
L’initiative du Docteur Lucile Cornet-Vernet et les Maisons de l’Artemisia
Dans ce paysage scientifique et sanitaire complexe, des initiatives locales cherchent à rapprocher la plante des populations vulnérables. Le Docteur Lucile Cornet-Vernet, chirurgien-dentiste de formation, a fondé fin 2012 en France l’association humanitaire La Maison de l’Artemisia (loi 1901).
L’association poursuit trois missions principales :
• Accélérer la recherche sur Artemisia annua et Artemisia afra ;
• Adapter la culture de ces plantes aux contextes subtropicaux ;
• Former les populations vulnérables à la culture, à la récolte et à la préparation des tisanes.
Les Maisons de l’Artemisia forment un réseau de centres multidisciplinaires qui fonctionnent comme pôles de formation, de recherche et de production locale. Selon les données publiées par l’association en 2025-2026, ce réseau compte 153 Maisons de l’Artemisia dans 27 pays, principalement en Afrique. Elles accompagnent les communautés, en particulier les populations à faible revenu ou isolées, dans la mise en place de cultures et dans l’apprentissage de préparations simples.
Lucile Cornet-Vernet, fondatrice et vice-présidente, a initié un consortium de recherche associant une douzaine d’organismes, dont l’Institut Pasteur. L’approche adoptée est celle du « One Health », qui intègre santé humaine, animale et environnementale, et soutient le développement de micro-entreprises locales autour de la culture et de la distribution éthique de l’Artemisia.
Perspectives : recherche rigoureuse et solutions accessibles
L’artémisinine et les ACT restent, à ce jour, le pilier du traitement du paludisme. Leurs bienfaits sont incontestables, mais la résistance partielle observée dans plusieurs pays africains rappelle que aucun outil n’est éternel. Les recherches sur la plante entière ouvrent des pistes intéressantes sur la synergie des composés naturels et sur des formes potentiellement plus accessibles localement. Les initiatives comme les Maisons de l’Artemisia montrent qu’il est possible de combiner savoir traditionnel, culture locale et recherche scientifique.
Toute avancée devra cependant passer par des essais cliniques rigoureux, une standardisation des préparations et une collaboration étroite entre autorités sanitaires, chercheurs et communautés. L’enjeu est de taille : proposer des solutions efficaces, sûres et économiquement viables dans les régions les plus touchées, sans compromettre l’efficacité des traitements existants.
En attendant, la vigilance reste de mise. Le paludisme ne se combat pas avec une seule arme, mais avec un arsenal diversifié, adapté à chaque contexte. L’Artemisia, sous ses différentes formes, continue d’incarner à la fois un héritage précieux et un champ de recherche ouvert sur l’avenir.
Sources principales :
- J’ai eu l’envie de cet article grâce au livre de Christophe Chenebault : Bienvenue dans un monde positif, 100 initiatives inspirantes pour croire en l’avenir dont vous retrouverez l’ensemble des références sur la page ressources de ce site
- Rapport mondial sur le paludisme 2025, OMS
- Lignes directrices OMS sur le paludisme
- Publications scientifiques sur Dried Leaf Artemisia (ex. Biomolecules 2020, PLOS One 2025)
- Site officiel de l’association La Maison de l’Artemisia (maison-artemisia.org)
Crédit photo : Unsplash_Nikki-Son

