Ce que nous avons perdu, et ce que nous pouvons retrouver.
Il y a dans le mot paysan une profondeur que l’usage quotidien a fini par éroder. Issu du latin médiéval pagensis, lui-même dérivé de pagus — le pays, le canton, le territoire dont on est originaire —, le terme désigne avant tout celui qui appartient à une terre, qui en est issu et qui en prend soin. Le paysan n’est pas simplement un producteur de denrées : il est un gardien, un passeur de savoirs, un homme ou une femme dont l’existence est intimement nouée aux cycles de la nature, aux saisons, aux sols, aux bêtes. Derrière ce mot vieux comme notre civilisation se cache une relation au monde que deux siècles d’industrialisation ont profondément transformée.
La France rurale contemporaine traverse une restructuration silencieuse. En cinquante ans, un peu plus d’un million d’exploitations agricoles ont disparu et leurs visages complètement transformés puisque la taille des exploitations est passée d’une moyenne de 10 hectares à 68 hectares en 2020. Voici pour le passé, concernant l’avenir d’ici 2030, la moitié des exploitants agricoles français atteindra l’âge de la retraite. Une masse considérable de terres, de fermes, de savoir-faire et d’histoires s’apprête à changer de mains ou à disparaître.
La question qui suit relève d’un caractère concret, factuel et légitime : qui nourrira la France de demain, et comment ?
C’est précisément dans cet espace — entre le besoin réel et la possibilité d’agir — qu’est née l’Université de la Paysannerie et de l’Artisanat. Une initiative qui mérite qu’on s’y arrête, surtout à l’heure où tant de jeunes cherchent une voie qui ait du sens. Alors, découvrons l’UPA.
L’Université de la Paysannerie et de l’Artisanat : qu’est-ce que c’est, et d’où vient-elle ?
L’Université de la Paysannerie et de l’Artisanat — l’UPA — est une initiative associative née d’un constat simple : la transmission des savoir-faire paysans et artisanaux est en train de se rompre, et les voies existantes ne suffisent pas à renouer ce fil.
L’UPA se veut un lieu de formation, de rencontre et de reconnexion à la terre. Elle repose sur une conviction fondatrice : le renouveau d’une agriculture diversifiée, à échelle humaine, ancrée dans les territoires, ne pourra se faire sans un effort éducatif ambitieux, sans un rapprochement entre monde rural et monde urbain, sans une revalorisation sincère du travail manuel.
Sa première antenne opérationnelle, l’UPA Cotentin, a vu le jour sur la presqu’île normande, à Néhou, au sein du GAEC Hébé. C’est là, dans ce paysage de bocage, que trois passionnés ont décidé de construire une autre façon de concevoir le travail, l’alimentation et le lien humain.
L’ambition de l’UPA est claire : il ne s’agit pas de célébrer un passé idéalisé, mais de répondre concrètement à un double besoin — renouveler la paysannerie et redonner toute sa place à l’artisanat dans notre quotidien. Ses fondateurs veulent que le métier de paysan redevienne ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une voie digne, épanouissante, et utile à tous.
Le parcours de formation : concret, pluriel, et résolument singulier
Le cœur du dispositif pédagogique de l’UPA Cotentin est une formation immersive de cinq semaines, gratuite, avec possibilité de logement sur place. Elle se déroule par sessions — la deuxième s’est tenue entre mars et mai 2026 — et accueille un groupe limité de participants dont les candidatures sont sélectionnées, afin de garantir la qualité de l’expérience collective.
Ce qui frappe d’emblée dans le programme, c’est son refus de toute spécialisation prématurée. Là où beaucoup de formations agricoles forment des techniciens d’une seule discipline, l’UPA propose une constellation de savoirs complémentaires.
Le volet agricole est au cœur du cursus : maraîchage avec les paysans de la ferme Hébé et du Champ Dépaysant, élevage en immersion à la ferme collective du Val Pépin à Saint-Sauveur-le-Vicomte, gestion et administration d’une exploitation. Mais ce socle agronomique n’est qu’une partie de l’édifice.
S’y greffent des ateliers artisanaux d’une grande diversité : travail du métal et autoconstruction avec le réseau « Soudons, fermes ! », boulangerie au levain avec une artisane locale, écoconstruction en matériaux naturels avec la coopérative « Les chantiers de demain », textile — filières, création, teinture et réparation —, vannerie et fabrication d’objets à partir de matériaux naturels. Chaque atelier est animé par un praticien en exercice : « on n’enseigne pas la terre depuis un amphithéâtre, on la transmet depuis le sillon. »
La dimension réflexive est pleinement intégrée au parcours : tables rondes, journées d’étude, sessions d’éducation populaire autour de l’histoire des campagnes, de l’agriculture, du biotope et des ressources naturelles.
En quoi l’UPA se distingue-t-elle des parcours classiques ?
La France ne manque pas de dispositifs pour former des agriculteurs : le BPREA, les MFR, les CFPPA, le Diplôme Universitaire d’agroécologie paysanne de l’Université de Tours. L’offre existe, et il apparaît avec évidence que l’UPA ne cherche pas à la supplanter mais bien la compléter.
Ce qui distingue l’UPA, c’est moins la technique enseignée que l’esprit dans lequel elle est transmise. Les formations classiques sont conçues pour accompagner un projet déjà défini : on y forme quelqu’un qui sait qu’il veut devenir agriculteur, on l’aide à acquérir les compétences nécessaires et à bâtir un modèle économique viable. C’est utile, c’est nécessaire.
L’UPA, elle, intervient bien plus en amont. Elle accueille ceux qui n’ont pas encore décidé, ceux qui cherchent, ceux qui arrivent d’un tout autre univers — la ville, l’université, un autre métier — et qui ont besoin d’un espace pour expérimenter, tâtonner, découvrir. Elle ne forme pas seulement des techniciens de la terre ; elle permet à chacun de comprendre pourquoi la terre importe, et comment y contribuer à sa manière.
Il paraissait intéressant pour les lecteurs et lectrices plus aux faits des initiatives agricoles de faire ici un petit paragraphe pour traiter de : La distinction avec Fermes d’Avenir.
Fermes d’Avenir est une association fondée en 2013, membre du Groupe SOS, dont la mission est de rendre les modèles agroécologiques viables et désirables à l’échelle nationale. Elle propose des formations courtes d’une semaine ainsi qu’un programme de compagnonnage de sept à huit mois, centré sur le maraîchage biologique et les plantes aromatiques et médicinales. Elle anime un réseau de plusieurs centaines de fermes et accompagne les porteurs de projet à l’installation.
Les deux initiatives partagent une préoccupation commune pour le renouveau agricole, mais leurs approches sont complémentaires. Fermes d’Avenir s’adresse à des porteurs de projet qui ont déjà une orientation claire et cherchent à la concrétiser. L’UPA, elle, s’adresse à ceux qui en sont encore à la phase d’exploration — et c’est précisément cette place-là qui manquait dans le paysage.
À qui s’adresse-t-elle vraiment ?
La réponse est surprenante tant elle est bien plus large que l’on eût pu imaginer.
L’UPA ne s’adresse pas uniquement à ceux qui veulent devenir paysans. C’est là l’une de ses originalités les plus fécondes.
- Les étudiants, d’abord — pas nécessairement pour s’installer en ferme, mais pour comprendre de l’intérieur ce que signifie nourrir une population, et revenir dans leur discipline d’origine — architecture, médecine, ingénierie — avec une sensibilité renouvelée aux enjeux alimentaires.
- Les travailleurs des métiers manuels — menuisiers, charpentiers, chaudronniers, électriciens — dont les savoir-faire sont au cœur même de ce qu’exige une ferme bien tenue. Une serre qui tient debout, une machine réparée, un bâtiment construit avec des matériaux locaux : c’est leur expertise qu’il faut pour cela.
- Les chercheurs et universitaires — hydrologues, géographes, sociologues, historiens — invités à mettre leurs compétences au service du terrain. Comprendre comment l’eau circule dans un marécage du Cotentin, c’est aussi contribuer à la cause.
- Les artistes et travailleurs de la culture — parce que transformer les imaginaires, donner à voir et à entendre le monde paysan sous un nouveau jour, est un levier puissant de changement en profondeur.
- Et, plus largement, toute personne qui souhaite mieux comprendre d’où vient ce qu’elle mange, et peut-être contribuer à le produire.
L’UPA ne demande aucun diplôme, aucun capital préalable. Elle demande simplement d’être là, présent, et prêt à mettre les mains dans la terre — au propre comme au figuré.
Récolter demain ce que nous semons aujourd’hui. Cette expression usitée autant qu’un four pour le boulanger prend avec cette Université tout son sens, au propre comme au figuré.
Manger est un geste qui nous engage tous. Choisir collectivement qui produit notre alimentation, dans quelles conditions et selon quelles valeurs, est l’une des décisions les plus concrètes qu’une société puisse prendre.
L’Université de la Paysannerie et de l’Artisanat ne propose pas un retour en arrière vers un passé idéalisé. Elle propose une bifurcation vers un futur choisi — lucide sur les défis, ambitieux sur les moyens, confiant dans les capacités humaines à se réinventer.
Dans un monde qui peine à offrir aux jeunes générations des horizons désirables, l’Université de la Paysannerie et de l’Artisanat rappelle qu’il existe une voie moins empruntée : celle du travail concret, du collectif vivant, de la satisfaction retrouvée dans le geste de semer, de construire, de transformer. Elle rappelle aussi que renouveler la paysannerie en France, ce n’est pas seulement remettre des bras dans les champs — c’est réconcilier l’urbain et le rural, et redonner à la question alimentaire la place de pilier qu’elle mérite dans notre vie commune.
L’UPA Cotentin n’est encore qu’une pousse, ancrée dans la terre normande. Mais les idées qu’elle porte ont la solidité de celles qui répondent à de vraies questions. Alors, si vous êtes curieux, si vous cherchez un sens à votre énergie, si vous avez envie de comprendre d’où vient ce que vous mangez — et peut-être d’en faire pousser — allez voir ce qu’ils font. Visitez leurs pages. Candidatez. Adhérez. Ou simplement, la prochaine fois que vous êtes à table, prenez un instant pour mesurer la noblesse de ce geste simple et de celles et ceux qui l’ont permis : manger.
Pour aller plus loin :
• Le site national de l’UPA : universite-paysannerie-artisanat.fr
• L’antenne Cotentin : upacotentin.fr
• Pour candidater aux formations : upacotentin.fr/candidater
• Fermes d’Avenir (une initiative complémentaire) : fermesdavenir.org
Crédit photo : page d’accueil du site de l’UPA

