Il y a des idées qui semblent évidentes une fois qu’elles existent.

En 2016, une cinquantaine de producteurs laitiers de l’Ain se retrouvent dans l’impasse après la fin des quotas européens. Pour sensibiliser l’opinion, un prospectus est distribué par Martial Darbon, producteur et président de coopérative. Ledit prospectus finit par atterrir entre les mains du directeur d’un Carrefour Market, qui le transmet au siège. Parallèlement et à quelques kilomètres de là, Nicolas Chabanne et Laurent Pasquier sont porteurs d’une idée inédite pour répondre au besoin vital de nos producteurs à vivre dignement : et si c’était le consommateur qui fixait le prix ?

Ainsi il aura fallu :

  • Un producteur déterminé
  • Un distributeur sensibilisé
  • Une singulière et innovante idée …

pour que naisse le premier produit de la marque « c’est qui le patron ? » : Une brique de lait !

Voici comment commence l’histoire. Une histoire qui ne raconte pas mais tente de répondre à une réalité tourmentée – 26 % des producteurs français vivent sous le seuil de pauvreté, et environ 27 fermes disparaissent chaque jour- et qui à travers sa perpétuelle question rappelle que la réponse est aussi dans l’acte collectif.

D’une économie transactionnelle à une économie relationnelle

L’idée est évidente car de bon-sens  : permettre aux consommateurs de définir eux-mêmes les caractéristiques d’un produit alimentaire et le niveau de rémunération du producteur. Via « La Marque du Consommateur », la coopérative qui y est rattachée, C’est qui Le Patron (CQLP) soumet à ses sociétaires un questionnaire construit autour de leurs préoccupations réelles. Type d’alimentation des animaux, origine, mode de production, emballage, rémunération minimale du producteur : chaque critère influe sur le prix final. Le consommateur ne choisit plus seulement quoi acheter — il co-construit le cahier des charges.

Le mécanisme est transparent et documenté. Pour le lait, par exemple, la juste rémunération votée collectivement est de 0,54 €/litre, contre une moyenne de 0,439 €/litre dans la filière. Multipliée par la consommation annuelle moyenne par personne (49 litres), la différence représente 4,95 € par an. (source)

Quelques centimes sur chaque achat, mais qui changent concrètement la donne pour le producteur.

Ce déplacement est discret, mais profond : le prix n’est plus seulement une variable de compétition, il devient l’expression d’un choix collectif. Aucun dividende n’est versé — ni aux sociétaires, ni au fondateur Nicolas Chabanne, qui a transmis toutes ses parts à une fondation. Les bénéfices financent des projets collectifs : formations, diagnostics techniques, achats de matériel, mais aussi des aides d’urgence de 1 500 € pour des agriculteurs en détresse, ou des prêts à taux zéro pour ceux dont les portes d’autres financements se sont fermées.

Le temps long comme condition sine qua non

Ce modèle ne se décrète pas. Il se construit, achat après achat, saison après saison. Par exemple et pour cette nouvelle référence parmi les 20 actuellement : les cerises solidaires de la première saison en 2025 ont permis de replanter des vergers et d’investir dans la recherche contre les ravageurs. Plus de 300 000 barquettes vendues lors de cette première saison — et c’est seulement à ce stade qu’une deuxième a pu être envisagée, avec de nouveaux magasins partenaires.

Presque 10 ans après, les chiffres témoignent : 92 % des 59 producteurs partenaires se disent fiers de leur métier, leur chiffre d’affaires a été multiplié par 2,1 et leur niveau de stress réduit de moitié. L’initiative compte aujourd’hui plus de 16 800 sociétaires et plus de 2 500 producteurs soutenus. Ces résultats illustrent ce que le modèle exige en retour : de la patience, de la continuité, une mobilisation qui ne se dilue pas.

Construire des filières plus justes demande du temps parce qu’il faut d’abord rétablir la confiance entre des acteurs qui, pendant des décennies, ont fonctionné sous une forme de tension permanente — producteurs, industriels, distributeurs, consommateurs. Prendre ce temps-là, ce n’est pas le perdre. C’est précisément ce qui rend le modèle solide.

Un modèle qui essaime : les Entreprises du Partage

Ce que CQLP a démontré, c’est qu’une autre logique économique est possible — non pas par la contrainte réglementaire, mais par la demande collective et la transparence. Reste à en faire une norme, pas une exception.

C’est l’ambition des Entreprises du Partage , la nouvelle structure portée par les fondateurs de CQLP pour essaimer ce modèle au-delà de l’alimentaire.

Le principe : accompagner des entreprises et des entrepreneurs qui souhaitent adopter ce qu’ils appellent le « modèle du partage » — fondé sur la transparence, la coopération avec les consommateurs et le partage de la valeur. Concrètement, l’organisation agit à trois niveaux : elle accompagne des entreprises existantes dans leur transformation, lance des expérimentations réelles sous forme de co-produits ou co-services, et finance la création de nouvelles structures fondées dès l’origine sur ces principes.

L’enjeu de C’est qui Le Patron dépasse finalement largement celui du « mieux consommer ». Il touche à la souveraineté alimentaire, au renouvellement des générations agricoles, et — plus largement — à la capacité collective à réinventer la relation entre ceux qui produisent et ceux qui consomment. CQLP en a tracé le chemin. Les Entreprises du Partage entendent en faire une route

Yasmina

Écrit par Yasmina

Fondatrice du projet Sésame, convaincue qu'un monde plus durable se construit à plusieurs.

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