Du son au vivant
Le son est invisible. Il n’en est pas moins bien réel : c’est une vibration qui se propage dans un milieu, l’air par exemple, sous forme d’ondes mécaniques.
Nous sommes d’ailleurs entourés de phénomènes physiques que nous ne percevons pas directement. Le Wi-Fi, par exemple, utilise des ondes radioélectriques, invisibles à nos yeux mais bien réelles et mesurables.
Pour le son, les effets sur l’être humain sont largement documentés. Une méta-analyse portant sur 104 essais randomisés et plus de 9 600 participants a notamment montré des effets significatifs d’interventions musicales sur différents indicateurs physiologiques et psychologiques du stress. La musique peut donc agir sur certains paramètres de notre organisme, selon les contextes et les modalités d’exposition.
C’est le sujet exploré dans mon article sur la musicothérapie. Mais une question ouvre un autre terrain d’expérimentation : si les vibrations sonores peuvent avoir des effets sur le vivant humain, qu’en est-il des autres organismes ?
Et notamment des plantes.
Elles n’ont ni oreilles ni système auditif comparable au nôtre. Elles sont pourtant sensibles à certaines vibrations. Depuis plusieurs années, des chercheurs étudient leurs réactions à des stimulations acoustiques ou mécaniques. Une partie de ces recherches porte désormais sur une question très concrète pour l’agriculture : peut-on utiliser le son comme un levier d’action sur les cultures ?
Quand le son entre dans les cultures
L’idée n’est pas nouvelle.
En France, plusieurs agriculteurs expérimentent depuis des années la diffusion de séquences sonores dans leurs cultures.
À Coudray-Rabut, dans le Calvados, le maraîcher Christian de Koninck a notamment expérimenté la diffusion de séquences sonores sur ses salades. Dans les Bouches-du-Rhône, Gilles et Jessie Josuan, producteurs de courgettes à Mouriès, travaillent eux aussi depuis plusieurs années avec le son, notamment autour de problématiques sanitaires rencontrées sur leurs cultures.
Plus récemment, Cédric Guyot a raconté à la presse son utilisation de ces séquences sur différentes productions : endives, fraises, tomates ou encore concombres. Selon Sud-Ouest, ses cultures sont exposées dix minutes, deux fois par jour.
Mais il ne s’agit pas de mettre Mozart dans les champs et d’attendre que les légumes prennent goût à la musique.
Les sons utilisés dans ces expérimentations sont des séquences particulières, appelées protéodies. Elles sont au cœur d’une approche baptisée génodique, développée à partir des travaux du physicien théoricien Joël Sternheimer.
Le principe de la génodique a donc été développé par Joël Sternheimer à partir de recherches menées dans les années 1980 sur les liens entre fréquences et protéines. Selon les travaux qu’il a développés, les vingt acides aminés qui composent les protéines peuvent être associés à des fréquences sonores. Une protéine étant constituée d’une séquence particulière d’acides aminés, cette succession de fréquences peut alors être transposée en une séquence sonore, baptisée « protéodie ».
C’est sur la base de ces travaux que la société française Genodics, créée en 2008, développe des applications de la génodique, notamment dans l’agriculture.
Son dispositif, la P-Box, permet de diffuser ces séquences auprès des cultures. Maraîchage, viticulture et arboriculture font aujourd’hui partie des secteurs dans lesquels Genodics propose ses solutions.
L’idée est donc moins de faire écouter de la musique aux plantes que de leur appliquer une stimulation sonore conçue selon un protocole précis.
Une plante n’a pas d’oreilles. Elle perçoit pourtant des vibrations
Dire qu’une plante « écoute » est une formulation pratique, mais scientifiquement trompeuse si elle laisse entendre qu’elle entend comme nous. Les végétaux ne possèdent pas d’organe auditif identifié comparable à celui des animaux.
Ils sont en revanche capables de percevoir certaines vibrations mécaniques.
Des travaux ont ainsi montré que les plantes peuvent réagir aux vibrations produites par des insectes lorsqu’ils se nourrissent de leurs feuilles. Les vibrations provoquées par les pollinisateurs peuvent également entraîner des réponses physiologiques.
Une revue publiée en 2024 dans New Phytologist invite cependant à une distinction importante : de nombreuses expériences présentées comme des effets du « son » concernent en réalité des vibrations transmises par le substrat ou par les parties de la plante. Les auteurs soulignent également que certains sons diffusés par haut-parleur peuvent modifier différents processus végétaux, notamment la croissance, mais que les mécanismes responsables de ces réponses restent encore mal compris. Aucun récepteur spécifique du son n’a, à ce jour, été identifié chez les plantes.
Autre phénomène remarquable : des plantes soumises à certains stress émettent elles-mêmes des sons ultrasonores.
Chez la tomate et le tabac, des émissions comprises entre 20 et 150 kHz ont notamment été détectées lors de situations de sécheresse, de blessure ou d’infection. Notons bien que ces sons sont imperceptibles pour l’oreille humaine.
Cela ne signifie pas pour autant que les plantes se parlent entre elles par le son. La revue de 2024 est très claire sur ce point : aucune preuve expérimentale ne permet actuellement de conclure à une communication acoustique entre plantes.
Une chose est en revanche établie : le végétal n’est pas insensible aux vibrations.
Et c’est précisément sur cette sensibilité que s’appuient les expérimentations menées autour de la génodique.
De la vibration à l’expérimentation agricole
La particularité de la génodique est de chercher à aller plus loin qu’une simple stimulation sonore.
Les séquences diffusées sont conçues pour cibler certains processus biologiques, à partir des protéines auxquelles elles sont associées.
Une étude publiée en 2020 dans Heliyon fournit un exemple particulièrement intéressant. Les chercheurs ont travaillé sur des plants de pois (Pisum sativum) soumis à un stress hydrique. Deux séquences acoustiques destinées à cibler des déhydrines, des protéines dont l’expression augmente notamment en situation de déshydratation, ont été testées.
Les résultats ne sont pas identiques selon les séquences.
L’une d’elles a entraîné une augmentation significative du poids frais des pois. L’autre n’a pas modifié leur croissance, mais a augmenté la quantité d’une déhydrine de 37 kDa. Les auteurs concluent que l’expression de certaines déhydrines pourrait être modulée par un stimulus acoustique approprié.
L’étude est donc très intéressante pour une raison simple : elle ne se contente pas d’observer que des plantes semblent pousser différemment. Elle cherche à mesurer ce qui se passe au niveau des protéines.
Elle comporte aussi un élément à garder en tête lorsqu’on lit les résultats : deux des auteurs étaient affiliés à Genodics, tandis que les autres étaient rattachés à CY Cergy Paris Université et à son laboratoire ERRMECe. Cela ne disqualifie pas le travail, mais constitue une information utile pour situer le contexte de la recherche.
Depuis, d’autres travaux et revues ont continué à explorer les effets des vibrations et des sons sur les végétaux. Le champ reste cependant jeune et les mécanismes biologiques précis sont encore loin d’être entièrement compris.
La génodique en est donc là : entre des expérimentations de laboratoire, des applications agricoles déjà mises en œuvre et une recherche qui continue à chercher comment, et dans quelles conditions, une stimulation sonore peut produire une réponse du végétal.
Une autre manière d’agir sur les cultures ?
Pour l’agriculture, l’intérêt de cette démarche est finalement évident : agir autrement sur la plante.
Non pas nécessairement en lui apportant une nouvelle substance, mais en utilisant une stimulation physique pour tenter de modifier certains processus biologiques.
Genodics indique aujourd’hui obtenir, selon les cultures et les applications, des réductions de maladies pouvant atteindre 90 %. Ces résultats sont ceux que l’entreprise communique sur ses propres applications.
Voici ce qui peut être documenté à ce stade :
- des agriculteurs utilisent effectivement des séquences sonores dans leurs cultures
- ces séquences, appelées protéodies, constituent le cœur du procédé génodique
- les plantes sont sensibles à certaines vibrations mécaniques
- des expérimentations scientifiques ont observé des effets physiologiques, biochimiques ou moléculaires après certaines stimulations acoustiques
- une étude publiée en 2020 a notamment testé des séquences ciblant des déhydrines chez des pois soumis à un stress hydrique
- Genodics développe depuis 2008 des applications agricoles dans le maraîchage, la viticulture et l’arboriculture ;
- l’entreprise énonce des effets sur les maladies, la croissance et différents stress environnementaux.
Et l’expérimentation, justement, continue.
Au moment de la rédaction de cet article, un projet de recherche porté par le Réseau Associatif de Chercheurs Indépendants (RAChI), en lien notamment avec Genodics, la ville de Grigny et CY Cergy Paris Université, prévoit de poursuivre dès fin 2026 les travaux consacrés à l’utilisation des sons pour stimuler la résistance des plantes au stress hydrique lié à la sécheresse.
Le projet prévoit notamment des essais en chambres de culture et des mesures physiologiques et moléculaires destinées à mieux comprendre l’influence de certains sons sur les plantes en situation de manque d’eau.
Genodics travaille sur ses applications depuis 2008. Dix-huit années d’expérimentations et de déploiement ne constituent évidemment pas une preuve de l’efficacité générale de la génodique. Elles donnent toutefois à cette démarche une profondeur temporelle qui permet de la considérer comme une piste agricole expérimentée dans la durée, et non comme une curiosité apparue hier.
Reste maintenant à comprendre précisément ce qui se passe entre une vibration et une réponse biologique. 🤓
Nous savons qu’une onde peut être invisible et parfaitement réelle. Je l’énonçais en introduction le Wi-Fi en est un exemple quotidien. Nous savons aussi qu’une plante peut réagir à des vibrations et qu’elle peut elle-même produire des sons dans certaines situations de stress.
Entre ces deux constats et l’efficacité agricole revendiquée par la génodique, il reste encore à documenter.
Mais une chose est déjà certaine : le silence d’une plante ne signifie pas absence de réponse.

