Il existe des écoles qui transmettent des connaissances. Et puis il y a celles qui interrogent la manière même dont nous apprenons.

Depuis 1991, dans le Devon, au sud-ouest de l’Angleterre, Schumacher College expérimente une autre idée de l’éducation : apprendre avec la tête, mais aussi avec le cœur, les mains et le lieu dans lequel on vit.

Écologie, sciences, agriculture, philosophie, art, économie ou transformation sociale s’y rencontrent. Les cours ne sont pas seulement conçus comme des temps de transmission, mais comme des expériences : observer, faire, créer, jardiner, cuisiner, discuter, vivre ensemble. Aujourd’hui, les formations du College s’organisent autour de trois grands axes : les écologies du lieu, les cultures créatives et la transformation sociale.

Une conception de l’éducation qui doit beaucoup à un homme : Satish Kumar.

Satish Kumar Crédit photo : @Schumacher College

Satish Kumar, du pèlerin à l’éducateur

Son parcours commence en Inde. À neuf ans, il rejoint la communauté des moines jaïns. À 18 ans, il quitte cette voie et s’engage dans la tradition gandhienne de non-violence et de paix.

En 1962, il entreprend avec Edathil Prabhakar Menon, jeune militant gandhien engagé lui aussi pour la paix et le désarmement nucléaire, une marche de près de 8 000 miles, soit environ 13 000 kilomètres, de New Delhi vers Moscou, Paris, Londres et Washington, alors capitales des quatre puissances nucléaires. Ils voyagent sans argent et portent avec eux un étrange cadeau destiné aux dirigeants rencontrés en chemin : du thé.

Cette marche n’est pas seulement un exploit physique. Pour Satish Kumar, elle devient une manière d’apprendre.

Marcher signifie rencontrer des inconnus, dépendre de leur hospitalité, traverser des frontières, accepter l’incertitude. Dans un entretien consacré au pèlerinage, il distingue d’ailleurs deux manières de parcourir le monde : en touriste ou en pèlerin. Le premier cherche à maîtriser son trajet ; le second accepte de se laisser transformer par ce qu’il rencontre.

Arrivé en Angleterre en 1969, Satish Kumar devient en 1973 rédacteur en chef de Resurgence, magazine consacré à l’écologie, à la justice sociale et aux modes de vie durables. Il le dirigera pendant 43 ans. Il participe ensuite à la création de Schumacher College, dont le premier cours est organisé en 1991.

Sa pensée peut se résumer dans une formule devenue emblématique de son travail : soil, soul, society, le sol, l’âme et la société.

Trois dimensions que Schumacher cherche précisément à relier.

Le sol pour notre relation au vivant et à la terre. L’âme pour notre vie intérieure, nos valeurs et notre rapport au sens. La société pour notre manière de vivre ensemble.

À Schumacher, elles sont pensées ensemble.

C’est ce qui explique en partie la place accordée à l’expérience : le jardin peut devenir un lieu d’apprentissage ; le travail manuel, une forme de connaissance ; la vie collective, un terrain d’expérimentation.

L’éducation ne consiste plus seulement à comprendre le monde. Elle devient aussi une manière d’apprendre à y prendre place.

2024 : quand l’école s’arrête

Pendant plus de trente ans, Schumacher College fonctionne au sein du domaine de Dartington. Puis, le 27 août 2024, tout s’arrête.

Dartington Hall Trust annonce la fermeture immédiate des programmes du College, en invoquant les difficultés financières persistantes du domaine. Les formations diplômantes prennent fin et la communauté des étudiants, enseignants et anciens du College se retrouve brutalement confrontée à la disparition de l’institution telle qu’elle existait. La décision suscite incompréhension et colère chez certains étudiants.

L’histoire aurait pu s’arrêter là.

Elle prend une autre direction.

En juillet 2025, Dartington Hall Trust et la Satish Kumar Foundation annoncent l’indépendance de Schumacher College. La Fondation acquiert les actifs liés au College ainsi que des ressources pédagogiques développées au fil des années. Elle entreprend alors de réunir les moyens nécessaires à sa renaissance et à l’installation d’un nouveau lieu permanent dans le Devon.

Le Schumacher College actuel n’est donc plus exactement celui qui existait avant 2024.

Il est en train de se reconstruire.

Ses formations ont repris sous des formats différents, avec des programmes courts, des parcours hybrides et des expériences en présentiel. Le College poursuit parallèlement son projet d’installation dans un lieu permanent dans le Devon.

Une campagne de financement accompagne cette reconstruction. Le site de Schumacher College affiche actuellement un premier objectif d’un million de livres, dont plus de 50 000 ont déjà été réunies auprès de donateurs individuels.

Une école devenue son propre sujet d’étude

C’est ici que l’histoire de Schumacher College devient particulièrement intéressante.

Ce qui arrive à l’institution ressemble étrangement à ce qu’elle enseigne depuis sa création.

Le College travaille depuis plus de trente ans autour de la transformation, de l’interdépendance, de l’adaptation, de la régénération et de la recherche d’autres manières d’habiter le monde.

En 2024, son propre cadre disparaît.

Il doit alors faire ce qu’il demande à ses étudiants : observer, s’adapter, chercher d’autres chemins, mobiliser une communauté et inventer une nouvelle forme.

Satish Kumar lui-même parle de la naissance d’un « Schumacher 2.0 », porté par les étudiants, les enseignants et les soutiens du College.

La formule raconte assez bien ce qui est en train de se jouer.

Schumacher College n’est plus seulement le témoin d’une autre manière d’enseigner. Il est devenu, malgré lui, le témoin d’une autre manière de faire vivre une institution.

L’intérêt de Schumacher College est ailleurs que dans la recherche d’un modèle éducatif à reproduire. Son histoire donne aujourd’hui à voir une expérience confrontée aux réalités qui l’obligent à changer.

Une école qui accepte de ne pas avoir toutes les réponses.

Une école qui doit désormais apprendre elle-même.

Après avoir enseigné l’adaptation, la relation, le vivant et la régénération, Schumacher College doit aujourd’hui les expérimenter.

Son prochain chapitre n’est donc pas encore écrit.

Pour une école qui fait de l’apprentissage une expérience vivante, la reconstruction est devenue à son tour un apprentissage.

Yasmina

Écrit par Yasmina

Fondatrice du projet Sésame, convaincue qu'un monde plus durable se construit à plusieurs.

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