Il y a des mathématiques, du français, des sciences et de l’histoire. Mais aussi des chevaux, un potager, de la musique, des arts et 130 hectares de terres aux portes de la Camargue.
À l’École du Domaine du Possible, près d’Arles, les savoirs habituels sont bien là. La singularité se trouve dans les liens que l’école cherche à tisser entre eux, et avec ce qui les entoure.
L’établissement accueille des élèves de la maternelle à la fin du collège. Sa pédagogie privilégie les projets, l’expérimentation, l’interdisciplinarité et les échanges entre âges. Les pratiques artistiques, manuelles, corporelles et la relation à la nature y occupent une place importante.
L’école a aujourd’hui un peu plus de dix ans.
Dix années suffisantes pour ne plus la regarder seulement comme la promesse d’une autre école, mais comme une expérience éducative qui a eu le temps de se confronter au réel.
D’une histoire personnelle à une école
À l’origine du Domaine du Possible, il y a Françoise Nyssen et Jean-Paul Capitani, alors à la tête des éditions Actes Sud. Et une histoire familiale douloureuse.
Leur fils Antoine rencontre de grandes difficultés au cours de sa scolarité. Dyslexique, dyspraxique, intellectuellement précoce et doté, selon sa mère, d’une grande sensibilité émotionnelle, il peine à trouver sa place dans le système scolaire. Il se suicide en 2012, à l’âge de 18 ans.
Ses parents décident quelques années plus tard de créer une école.
L’école ouvre en 2015 avant de s’installer à la Volpelière, une ancienne propriété agricole familiale située à Mas-Thibert, sur la commune d’Arles. Ses 130 hectares ne constituent pas seulement le cadre de l’école : ils participent à sa pédagogie.
Le domaine agricole et équestre devient ainsi un prolongement des salles de classe. Les élèves côtoient chevaux, cultures, vergers et espaces naturels. Au collège, les enseignements sont aujourd’hui organisés autour de trois grands ensembles : sciences, humanités et « Terre vivante et nature ».
La cuisine elle-même peut devenir un terrain pédagogique. Les produits locaux, les aromates cultivés dans le jardin de l’école, la saisonnalité ou la préparation des repas permettent de relier ce qui se mange à ce qui pousse et à ceux qui le produisent.
Même déplacement avec les arts.
La musique n’est pas seulement une activité que l’on pratique une fois les enseignements fondamentaux terminés. Elle peut entrer dans l’apprentissage de la grammaire, de la géographie ou des mathématiques. L’école participe également à des projets musicaux extérieurs, donnant aux élèves l’occasion de confronter leur pratique à une scène et à un public.
Une manière de rappeler qu’apprendre peut aussi passer par le corps, le geste, le rythme ou l’expérience.
Ni méthode miracle, ni école sans histoire
Le Domaine du Possible n’est pas né pédagogiquement de nulle part.
À son ouverture, l’établissement est dirigé par Henri Dahan, alors délégué général de la Fédération Steiner-Waldorf en France. En 2016, celui-ci précise au Monde que le Domaine du Possible n’est pas « stricto sensu une école Steiner », tout en reconnaissant son « ancrage » dans cette pédagogie.
Cette filiation suscitera des interrogations et des critiques, notamment en raison des liens entre la pédagogie Steiner-Waldorf et l’anthroposophie.
L’histoire ne s’arrête toutefois pas à cette origine.
En 2018, les membres de l’équipe rattachés au mouvement Steiner quittent l’établissement. Quelques années plus tard, son directeur Jean Rakovitch précise que la pédagogie du Domaine du Possible est « fondée sur les besoins des enfants » et qu’elle « ne répond plus aux principes de Steiner ».
Cette évolution mérite d’être racontée parce qu’elle exprime aussi cela de l’expérimentation.
Créer une école différente ne signifie pas trouver une méthode puis s’y tenir. Cela peut aussi consister à essayer, observer, abandonner certaines orientations et en conserver d’autres.
Aujourd’hui, le Domaine du Possible se présente comme une école à taille humaine fondée sur une pédagogie par projets, coopérative, interdisciplinaire et empirique. L’élève y est invité à adopter une posture de chercheur plutôt que de simple récepteur des connaissances.
Cela ne signifie pas l’absence de cadre ni celle des apprentissages scolaires. En 2016 déjà, lorsque Le Monde visite l’établissement, des élèves travaillent sur la fonction mathématique 1/x tandis que d’autres cherchent comment construire géométriquement un carré sans utiliser d’équerre. Les enseignements sont alors organisés en cycles de trois semaines, permettant de consacrer davantage de temps à certaines notions.
Dix ans plus tard, cette volonté reste visible.
Une école permaculturelle ?
En 2025, Françoise Nyssen utilise une image pour décrire le Domaine du Possible : si l’Éducation nationale était une agriculture intensive, son école serait « permaculturelle ».
La comparaison a ses limites certes, mais elle éclaire néanmoins l’une des idées fondatrices du projet.
En permaculture, on ne considère pas chaque élément séparément. On observe les interactions entre le sol, l’eau, les plantes, les animaux, le climat et les usages humains.
Au Domaine du Possible, apprendre semble procéder du même mouvement.
Les sciences peuvent rencontrer le territoire. Les mathématiques, la musique. L’alimentation, l’agriculture. L’art, les autres disciplines. Le cheval oblige à observer, ajuster son comportement et entrer en relation avec un autre vivant.
Tout ne doit pas nécessairement devenir matière scolaire. Mais tout peut participer à apprendre.
Après dix années d’existence, c’est ce que le Domaine du Possible donne aujourd’hui à observer : une école où décloisonner les apprentissages ne consiste pas à renoncer aux savoirs, mais à leur redonner des attaches.
Au réel, au geste, aux autres, au territoire, au vivant.
Une autre manière, finalement, de faire entrer le monde dans l’école.

